Krystyna Gil, militante rom et survivante de la Shoah, est représentée par Mirga‑Tas dans un grand portrait textile créé à partir de tissus réemployés. L’œuvre affirme sa présence face à l’invisibilisation des Roms et constitue une archive communautaire. Le textile, porteur de mémoires intimes et collectives, devient un moyen de réappropriation et de transmission de l’histoire rom.
Présentation de l’œuvre
Tiré de la série d'œuvres Siukar Manusia (“Des gens merveilleux”), Krystyna Gil est un grand portrait textile de l'artiste Małgorzata Mirga-Tas. Militante, première conductrice de tramway rom en
Pologne et survivante de la Shoah, Krystyna Gil est représentée à partir de textiles réemployés et collectés auprès de proches ou dans des friperies par l’artiste. Par cet assemblage de matériaux
chargés d'histoires personnelles, l'artiste fait du portrait un support de mémoire individuelle et collective.
Une présence imposante
La figure apparaît frontalement sur un fond bleu profond, caractéristique de la série, symbolisant l’injonction “regarde-moi”. Assise, Krystyna Gil fixe celui qui la regarde. Par ses dimensions
monumentales (260 × 270 cm), le portrait lui confère une présence imposante qui contraste avec l'invisibilisation historique des populations roms. Consacrée aux figures marquantes de la
communauté de Nowa Huta, la série constitue une archive communautaire préservant une histoire souvent absente des récits nationaux.
Une technique de collage textile
Grâce à une technique proche du collage, l’artiste superpose différents textiles pour créer des portraits dans une volonté de réappropriation de l'image des populations roms. Longtemps
représentés à travers des stéréotypes extérieurs, les Roms apparaissent ici comme les sujets de leur propre histoire. En s'appuyant sur des photographies familiales, témoignages et souvenirs,
Mirga-Tas construit un récit intérieur où chaque personne représentée devient un individu porteur d’une mémoire singulière.
Le textile comme archive vivante
L’utilisation du textile prend tout son sens dans le travail de Mirga-Tas. Chaque morceau porte les traces d’une vie, transformant l’œuvre en archive matérielle où s’entremêlent souvenirs
individuels et histoire collective. Contrairement à une photographie, le vêtement conserve la trace physique d’une présence : porté, touché, réparé, transmis, il devient un objet chargé d’affects
et de récits.
Transmission d’histoires effacées
Pour des populations dont l’histoire a été peu documentée, les objets du quotidien deviennent supports de transmission. Le textile agit ici comme une archive vivante permettant à des histoires
effacées d’émerger et de s’inscrire dans le récit national polonais. Le tissu traditionnel des montagnes polonaises sur les genoux de Krystyna Gil légitime son identité polonaise malgré la
marginalisation de sa communauté.
Un geste artistique et politique
Le textile porte ainsi des enjeux historiques et politiques majeurs. Avec Siukar Manusia, Mirga-Tas rappelle que tissus, images et archives peuvent conserver et transmettre des histoires. Le
recours à des tissus de seconde main permet d’intégrer des matières déjà chargées de mémoire, faisant du recyclage textile un geste de transmission autant qu’un procédé créatif.
Une reconnaissance internationale
En 2022, Mirga-Tas devient la première artiste rom à représenter un pays à la Biennale de Venise avec Re-enchanting the World. Cette reconnaissance marque une étape importante dans l’art
contemporain et textile, donnant une visibilité nouvelle à des récits longtemps tenus à l’écart des grandes narrations européennes.
Article rédigé par Agathe Jean

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